La vague verte : dégagisme ou acte démocratique ?

A moins de deux années des élections présidentielles, les verts, associés à d’autres tendances politiques, remportent un grand nombre de villes françaises symboliques comme Bordeaux, Lyon, Grenoble, Strasbourg ou encore Marseille. Au-delà d’un message positif pour les défenseurs de la planète, ce vote marque une rupture forte dans la manière de faire de la politique. 

La victoire des verts devenait nécessaire

Si nous refaisons le film des treize dernières années, depuis le Grenelle de l’environnement, il nous vient tout naturellement à l’oreille la bande originale de « Tout ça pour ça » de Claude Lelouch. Après tant de défaites, un « tout ça pour trop peu » résonne dans beaucoup d’esprits. Avons-nous accéléré l’isolation des bâtiments ? Selon l’Observatoire de la Précarité Energétique, près de sept millions de français ont difficilement accès à l’énergie et pour 40% d’entre eux l’isolation des bâtiments en est la cause. Avons-nous amélioré notre agriculture ? Alors que la France peut devenir un leader européen de l’agriculture biologique, comme le montrent les chiffres de l’Agence bio , Stéphane Travers a mis fin en 2017 aux aides initiées en 2011 pour les agriculteurs qui convertissent leurs exploitations. L’Etat soutient les entrepreneurs innovants, à coup de crédit impôt recherche et d’avances remboursables, mais se refuse finalement à soutenir les exploitants de l’avenir. Utilisons-nous plus le train ? Le transport ferroviaire ne représente que douze pourcents de nos déplacements et moins d’un pour cent des transports de marchandises intérieurs. La liste est longue et le bilan demeure timoré face aux enjeux. Trop nombreux sont ceux qui hurlent pour ne pas abandonner la douce vie d’hier, comme si elle représentait un « must to have », alors qu’elle nous envoie tout droit dans le mur, bien qu’une majorité de citoyens, ignorée jusque maintenant, se sent concernée par les problèmes environnementaux selon la Fondation Jean Jaurès et l’Institut Montaigne. Le vote pour les écologistes n’est donc pas surprenant car les électeurs espèrent ainsi que leurs élus municipaux se saisiront de deux questions majeures : l’écologie et le social.

Une pression positive sur les autres partis

Pourtant, l’écologie n’est pas une question d’étiquette politique. Tout comme la solidarité et bien d’autres enjeux de société, elle ne devrait pas avoir de frontière partisane. Alors, pourquoi les électeurs ont exclu les autres partis ? Était-ce une erreur d’accompagner cet élan vert ? Avec le recul, les citoyens n’avaient pas vraiment d’autres choix car les efforts des ministres successifs à l’écologie, de gauche ou de droite, se conclurent par l’échec. Le départ de Nicolas Hulot du gouvernement Philippe ne fut que l’écho bruyant d’un système politique à moitié sourd. Depuis le début du 20ème siècle, l’Etat français, informé par le GIEC, se préoccupe de manière insuffisante, comme de nombreux autres pays, de l’urgence climatique. « Mais nous avons pris l’initiative de l’accord de la COP21 » me diront certains d’entre vous. Oui mais qu’en avons-nous fait ? Nous pouvons citer les immenses difficultés rencontrées par Delphine Batho au sein du gouvernement Ayrault qui, encore récemment, s’est trouvée confrontée aux lobbies ayant obtenus ses amendements à la Loi sur l’Agriculture et l’Alimentation avant les députés de l’Assemblée Nationale. Nous pouvons aussi noter la faible marge de manœuvre dont disposait Nathalie Kosciusko-Morizet et Chantal Jouanno, pourtant compétentes sur les questions écologiques, sous le gouvernement Fillon. Après les insuffisances répétées, le vote écologiste devenait inéluctable. Les membres des partis traditionnels, qui se plaignent au lendemain des élections de ce succès vert ou traitent leurs adversaires de « khmers verts », feraient bien de se remettre en cause et de cesser de considérer trop souvent l’écologie comme un argument de campagne ou une problématique à la marge.

Le nouveau combat, celui de la démocratie citoyenne face au pouvoir vertical ?

Devant cette raclée politique dans plusieurs grandes villes française, Eric teinturier, Directeur Général de l’Institut Ipsos, dans un article du Monde du 30 juin 2020, déclarait : « La poussée verte aux élections municipales est la poursuite d’une forme de dégagisme ». Comme on l’a compris, le vote vert provient sans aucun doute du non-respect des promesses des gouvernements successifs mais le réduire à cela est une profonde erreur d’analyse. Le vote vert est aussi l’expression d’une espérance démocratique. Quand on prend le temps d’observer les alliances effectuées au sein des villes, on constate que des mouvements citoyens de gauche, le PS, les insoumis et EELV ont réussi à s’unir autour d’un projet écologiste et social. Bien souvent, et c’est le cas de Grenoble, ces unions se sont mises en place autour d’un véritable collectif citoyen. Quand les grenoblois réélisent Eric Piolle, ils disent « oui au budget participatif », ils disent « oui aux votations d’initiative citoyenne », ils disent « oui aux conseils de citoyens ». Alors, non, la vague verte n’est pas une forme de dégagisme mais plutôt une victoire de la démocratie ! Si les autres partis peuvent tirer une leçon de leurs défaites aux municipales, c’est bien celle-ci ! Le défi du XXIème siècle est bien celui de la démocratie… Encore trop adolescente, notre institution demande à évoluer et une majorité du peuple l’espère plus que tout. La crise des gilets jaunes et « l’affaire du siècle » en sont les illustrations. C’est donc à partir des citoyens que doit être imaginé le futur de notre société. La démocratie fortement représentative doit céder sa place à une démocratie fortement citoyenne, une bonne fois pour toute indépendante des lobbies et du monde financier. D’un pouvoir qui sait ce qui est bon pour les autres, nous devons imaginer un collectif qui sait ce qui est bon pour lui. Et dans cette perspective, nous devrons par exemple nous interroger sur le fonctionnement de l’Assemblée Nationale. Est-il raisonnable que des députés fraichement élus puissent suivre des consignes de partis ou leurs propres idéologies contraires aux attentes de leurs électeurs ? Ne devraient-ils pas être simplement mandaté pour appliquer les décisions transmises par la base qui les a choisi ? De la même manière, pour que la démocratie locale puisse émerger réellement, ne faudrait-il pas renforcer les moyens des mairies ? A chaque fois que nous avons abandonné la démocratie, nous avons perdu un temps immense. Lorsqu’en 2005, Nicolas Sarkozy et bien d’autres, ont forcé la main des français dans l’adoption du projet de traité constitutionnel européen, la raison a cédé la place à la fuite en avant. Finalement, moins de vingt années plus tard, l’histoire donne raison aux français puisque l’Europe s’assoit sur ses traités et concède enfin à une plus grande solidarité en étudiant la possibilité d’un emprunt partagé entre les pays membres. Le manque d’une démocratie transversale s’appuyant sur sa base a produit les effets suivants : retard dans la construction européenne, retard dans la lutte contre le réchauffement climatique, retard dans une meilleure répartition des richesses. La démocratie verticale dévoile ainsi ses failles alors que ce devrait être le moment de transformer le système ! Pour faire face aux crises climatiques et économiques, nos pays vont devoir imaginer des systèmes résilient et seul un collectif solide et des décisions partagées permettront de construire un avenir serein.

Malheureusement, tout le monde n’adhère pas à l’idée d’une démocratie plus participative. Ils sont nombreux les dirigeants politiques, les militants ou les intellectuels qui réclament une plus grande autorité de l’Etat, un retour à un pouvoir plus vertical. C’est ainsi qu’en complément des luttes droite-gauche, écolo et anti-écolo, ultra-libérale et ultra-nationaliste, s’ouvre un nouveau combat de ceux qui militent pour une démocratie plus citoyenne face à ceux qui soutiennent un Etat fort auquel le peuple devrait confier les clés de la maison. Cette dualité n’en est qu’à ses débuts, car partager le pouvoir ne plait pas à tout le monde. Celle-ci s’imposera pourtant au cœur des débats de la future élection présidentielle. 

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