L’Europe doit-elle se réjouir de l’élection de Joe Biden ?

Depuis la confirmation par plusieurs chaines télévisées américaines de l’élection de Joe Biden à la Présidence des Etats-Unis, les tweets de félicitations affluent des représentants politiques, d’intellectuels ou de journalistes européens. Mais doit-on s’en réjouir ? La victoire du candidat démocrate jouera-t-elle un rôle favorable pour la construction européenne ?

En Allemagne, la réponse arrive vite. Angéla Merkel se réjouit « à l’idée de travailler avec le Président Biden » tandis que Norbert Röttigen, Président de la Commission des Affaires Etrangères du Bundestag, s’exprime en ses termes : » Le rituel consistant à vouloir rabaisser et punir l’Allemagne de façon démonstrative, comme nous l’avons vu sous le président Trump, appartient désormais au passé » (1). En France, le ton du tweet d’Emmanuel Macron refléte une plus grande neutralité et, dans une interview de Ouest France, Jean-Yves Le Drian se veux très réaliste : « Le monde a beaucoup bougé depuis quatre ans, on ne retrouvera pas la relation transatlantique du bon vieux temps, c’est fini. C’est un autre monde qui est en train de se dessiner. Il faut que dans cette nouvelle donne les Européens prennent toute leur place pour la redéfinition de l’agenda stratégique transatlantique. » (2) Quand on observe cette légère dichotomie entre les deux voisins européens, ainsi que la joie, presque euphorique, exprimée par quelques journalistes ou hommes politiques français, on peut s’interroger sur le niveau de conscience des uns et des autres face aux enjeux à venir en Europe.

En effet, un enthousiasme général trop insouciant comporterait quelques risques. Tout d’abord, la politique de Trump, protectrice, offensive et agressive, a enclenché un renforcement de la position stratégique de l’Europe qui, au lieu d’avancer sous la protection de son partenaire américain, a commencé à se préoccuper plus sérieusement de son avenir. Cette « crise » du multilatéralisme n’a pas que du mauvais car elle a obligé chaque organisation et chaque pays à se positionner, voire à renoncer à certains idéaux pour d’autres. Est-ce que l’Allemagne va vouloir contribuer à une certaine indépendance européenne ou continuera-t-elle de se satisfaire d’une position inféodée aux Etats-Unis ? La présidence Trump, et plus récemment la crise du COVID-19, ont permis aux Etats membres de remettre en cause de nombreux fondamentaux qui deviennent nécessaires pour protéger l’Europe. Par exemple, il se dessine enfin la perspective d’une taxe carbone à l’entrée de l’Europe. Cette idée française, qui n’a pas été entendue pendant près de dix années, trouve enfin une oreille attentive des autres pays européens dans un contexte géopolitique modifié. Des consultations sont en cours pour en définir les contours. Or, il existe encore des réticences allemandes et il ne s’agit pas qu’elles ralentissent le processus. De la même manière, des discussions ont été initiés entre les ministres des affaires allemands et français pour la mise en place d’un défense commune pour préserver les intérêts de l’Union Européenne mais rien n’est gagné encore.

Or, même si ces avancements sont des bonnes nouvelles, nous pouvons constater chaque jour que l’Europe réagit plus qu’elle n’anticipe. Elle n’arrive pas encore à dessiner son avenir, à installer une vision commune sur ce qu’elle sera dans les trente prochaines années. Pendance ce temps, chinois, américains et russes avancent de manière déterminée, cherchant souvent, sans avoir besoin d’y mettre beaucoup d’effort, à nous diviser. Cette tendance ne va pas s’atténuer avec l’arrivée de Joe Biden car la stratégie de désengagement des Etats-Unis de la scène internationale, et notamment des alliances avec l’ Europe, ne depénd pas de l’étiquette du Président. Barak Obama avait initié cette géopolitique très sensiblement. Bien entendu, on peut sans doute se réjouir d’un climat moins hostile avec l’arrivée du démocrate, ainsi que du retour de notre ami américain au sein des Accords de Paris. Très naturellement, nous pouvons nous enthouisiasmer, pour le peuple américain, des messages d’unité et d’appaisement de l’ancien Vice-Président, même si la fracture demeure et les défis pour relever la démocratie seront immenses. Mais cette joie partagée par de nombreux européens ne doit pas créer un quelconque relâchement sur nos objectifs au sein de l’Europe et surtout donner du poids à un grand nombre de politiques, notamment allemands, qui préfèreraient que rien ne change et vont probablement tenter de profiter de la situation pour ralentir les progressions européennes.

Imaginer notre destin sous la coupole d’un autre est voué à l’échec. La tâche qui nous attend est suffisamment difficile pour que nous nous en saisissions nous-mêmes avec force. Si nous regardons avec réalisme l’état de l’Union Européenne, nous ne pouvons que constater des risques immenses de sa destruction. Un recul des efforts actuels pour une construction européenne plus solidaire entraînerait de nombreux pays à se retirer du projet, la France y compris. Or, le plan de relance européen n’obtient toujours pas l’unanimité alors que la Hongrie et la Pologne font pression pour extraire les conditions liées à l’Etat de droit. Dans la situation actuelle, peut-on accepter de mettre en danger l’avenir de tant d’européens face à ces blocages ? Face à la diversité des cultures et des histoires, le fonctionnement de nos institutions est-il le bon ? Devons-nous imposer aux dirigeants des pays membres la façon dont ils envisagent l’Etat droit alors qu’ils ont été élu par un peuple souverain ? Ne devons-nous pas bâtir une Europe qui se construit sur l’exemple plutôt que sur la contrainte, respectueuse des spécificités ? Si nous ne posons pas clairement toute les questions essentielles au futur de l’Europe, nous risquons de la perdre alors qu’elle est essentielle sur bien des aspects et notamment face aux défis environnementaux à venir. Le chemin est long, parsemé d’embuches et des divisions. Alors, l’élection de Joe Biden n’améliorera en rien le destin de l’Europe, il est entre nos mains et à nous de protéger une vision commune. 

(1) Brocardée par Trump, l’Allemagne est soulagée par la victoire de Biden, Le Monde, 8 novembre 2020

(2) Élection américaine : pour Jean-Yves Le Drian, « nous devons refonder la relation transatlantique », Sud-Ouest, 8 novembre 2020

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