Depuis le sommet du G20 à Rio, la taxation des plus riches semble omniprésente sans qu’il soit aisé de percevoir un horizon clair sur d’éventuelles réformes. S’agit-il uniquement d’un débat idéologique ou existe-t-il en creux une démarche sérieuse pour la faire aboutir ? Fera-t-elle l’objet de batailles politiques locales ou aboutira-t-elle à un consensus international ? L’idée ici n’est pas de savoir si l’avènement d’une telle taxe est souhaitable mais si elle peut advenir. À première vue, la perspective paraît peu crédible. Les intérêts des États divergent, la concurrence fiscale demeure intense et la mobilité des capitaux semble rendre toute coordination illusoire. Pourtant, plusieurs évolutions récentes invitent à nuancer ce scepticisme.
Les États-Unis et l’Allemagne bloquent les initiatives des membres du G20
Revenons un instant sur l’historique de la médiatisation de ce thème dans de nombreux pays. Selon le rapport sur les inégalités mondiales supervisé par le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz pour le compte du G20, les 1 % les plus riches ont capturé 41 % de la richesse produite entre 2000 et 2024[1]. Et depuis 2020, les 3 000 milliardaires de la planète ont vu leur fortune croître de 81 %[2]. Pour cette raison, au cours du sommet de Rio, une taxe sur les plus riches, portée par le Président Lula et soutenue par la France, a été débattue par les ministres des finances présents. Cette réunion a débouché sur un engagement à coopérer pour garantir l’imposition des plus fortunés, mais aucune réforme n’a été engagée en raison notamment de l’obstruction des États-Unis et de l’Allemagne, créant ainsi une multitude de réactions dans divers pays du monde[3]. Ces discussions n’ont donc débouché sur aucune avancée concrète, tout en contribuant à inscrire durablement la question dans l’agenda international.
Des pays largement divisés
Sur cette question, la position des pays les plus riches de la planète est assez disparate. En Europe, l’Allemagne, tout comme les États-Unis, est sérieusement opposée à un accord de la sorte. Son ministre des Finances de l’époque, Christian Lindner, avait justifié ce refus ainsi : « Nous ne pensons pas qu’elle soit appropriée. Nous avons une fiscalité du revenu adaptée »[4]. Le Président argentin Javier Milei s’est également opposé à une telle proposition : lors du sommet de Rio de novembre 2024, il a dénoncé les propositions fiscales du G20 et a refusé de soutenir une intervention étatique accrue pour lutter contre la faim, présentant le « capitalisme de marché libre » comme la seule réponse durable à la pauvreté — sans toutefois parvenir à empêcher l’adoption du communiqué final par les autres membres[5]. La Chine, de son côté, préfère obliger ses milliardaires à investir dans des actions philanthropiques plutôt que légiférer : après le lancement de la campagne de « prospérité commune » par Xi Jinping en 2021, les grandes entreprises technologiques chinoises ont promis plus de 100 milliards de dollars de dons caritatifs, dont 15,5 milliards pour Alibaba, 15 milliards pour Tencent et 1,5 milliard pour Pinduoduo — des dons dont le caractère volontaire est largement mis en doute[6].
Cette idée de consensus est-elle donc saugrenue ?
L’histoire fiscale montre que les grandes ruptures ne naissent pas d’un consensus moral mais d’une contrainte politique. Lorsque les besoins de financement deviennent pressants, les États finissent souvent par accepter des instruments qu’ils rejetaient encore quelques années auparavant. Un des exemples souvent cités nous ramène à la Seconde Guerre Mondiale, au cours de laquelle le Président Roosevelt a porté le taux marginal de l’impôt sur le revenu à 94% au-delà de 200 000 dollars de revenu annuel de l’époque, afin d’accroître le financement de l’effort militaire — une mesure fiscale sur le revenu, et non sur le patrimoine. La Grande-Bretagne et d’autres pays alliés ont suivi une approche similaire à l’époque, avec un taux marginal jusqu’à 97,5 %. À l’issue du conflit, la France, pour reconstruire le pays, s’est elle-même lancée dans une taxation exceptionnelle du patrimoine par le biais de l’impôt de solidarité nationale, qui visait à taxer le capital des plus fortunés avec un taux allant jusqu’à 20 %. À l’époque, ces mesures n’avaient pas fait l’objet d’un consensus mais de décisions unilatérales des pays. Néanmoins, l’économie n’était pas aussi globalisée qu’aujourd’hui. Alors, doit-on prévoir l’avènement d’une telle taxe dans un contexte où les États sont si divisés sur la question ?
Certains défendront l’idée que ce consensus est impossible sinon irréaliste, car il faudrait que tous les membres du G20 se mettent d’accord. Il est vrai que l’environnement n’est pas propice à une telle mesure, mais certains signaux laissent penser le contraire. Trois évolutions méritent particulièrement l’attention : la multiplication des initiatives internationales, le déplacement progressif du débat dans plusieurs démocraties et l’apparition d’un soutien croissant jusque parmi certains détenteurs de très grandes fortunes. Pris isolément, chacun de ces éléments pourrait sembler anecdotique. Ensemble, ils dessinent peut-être les premiers contours d’une évolution beaucoup plus profonde.
Tout d’abord, il existe, au cours de la dernière décennie, des accords particulièrement difficiles à obtenir qui ont fini par aboutir. Par exemple, après de nombreuses sessions de travail entre 2018 et 2023, le traité sur la haute mer a été signé par 105 États et est entré en vigueur le 17 janvier 2026[7]. Ce résultat a été obtenu alors que de nombreux pays y étaient farouchement défavorables. Autre illustration : la taxe sur les multinationales. Sous l’égide de l’OCDE, un accord a été signé par 136 pays en 2021 pour un taux de 15 % appliqué sur les bénéfices des multinationales[8], et l’impôt a été ratifié notamment au sein de l’Union européenne, du Royaume-Uni et du Japon.
Deuxièmement, l’atmosphère est particulièrement incandescente sur le sujet. En Hongrie, après des années de corruption, le nouveau premier ministre prévoit une taxe de 1% sur les patrimoines de plus de 2,5 millions d’euros, afin de corriger les inégalités induites par l’enrichissement personnel de plusieurs citoyens fortunés pendant l’ère Orbán[9]. Au Mexique, l’idée fait son chemin : la Présidente Claudia Sheinbaum s’est engagée, lors du sommet de Barcelone en avril 2026, à évaluer un modèle fiscal « juste et progressif », dans un pays où un tiers de la population vit en situation de pauvreté multidimensionnelle selon le CONEVAL[10]. En Californie, le 3 novembre 2026, une taxe de 5 % sur les patrimoines des milliardaires sera votée par les électeurs après le succès d’une pétition portée par le syndicat du personnel de santé. Elle pourrait rapporter plus de 100 milliards de dollars[11] en vue de compenser les coupes budgétaires décidées par Donald Trump. Cette perspective suscite de nombreux débats et négociations au sein de l’État californien. Plus largement, aux États-Unis, la sénatrice Elizabeth Warren a présenté en mars un projet de loi visant à taxer de 2 % les patrimoines de plus de 50 millions de dollars, incluant une taxe de sortie de 40 % pour ceux qui désireraient quitter le territoire. Selon Elizabeth Warren elle-même, cette mesure permettrait de récolter plus de 6 200 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie[12]. Si une telle loi était votée, cela entraînerait probablement une volonté plus large de l’étendre, donnant un argument solide aux partisans de ce choix politique.
Troisièmement, au Forum de Davos, près de 400 millionnaires et milliardaires ont signé la tribune « Time to Win », appelant à taxer les plus riches pour dessiner un avenir meilleur[13]. « Lorsque même des millionnaires, comme nous, reconnaissent que l’extrême richesse a coûté tout le reste à tous les autres, il ne fait aucun doute que la société est dangereusement au bord du précipice », écrivent-ils dans leur tribune[14]. Cette mobilisation n’est pas un cas isolé. En France, plusieurs entrepreneurs ou grandes fortunes, comme Jean-Baptiste Rudelle[15] ou Elie de Rothschild Jr.[16], ont émis un avis similaire, soutenant la nécessité d’un effort financier des plus riches, au travers d’une taxe Zucman, pour face aux défis actuels.
Des facteurs indéniablement en faveur d’une taxation
Au-delà des débats idéologiques, des facteurs beaucoup plus déterminants pourraient aussi accélérer cette évolution : les besoins budgétaires. Les États doivent simultanément financer le vieillissement démographique, la transition écologique, la souveraineté technologique, la modernisation des systèmes de santé, l’éducation et le réarmement militaire. Dans un contexte d’endettement élevé, la recherche de nouvelles recettes devient progressivement une nécessité plus qu’un choix politique. Même si les oppositions sont nombreuses et comportent leur lot d’arguments, elles pourraient se voir relativisées par la popularité grandissante d’une taxe sur les grandes fortunes et par la nécessité des gouvernements de financer les grands défis à venir.
Les critiques demeurent néanmoins nombreuses. Les opposants soulignent notamment la difficulté d’évaluer certains patrimoines non cotés, le risque de délocalisation des contribuables les plus mobiles, les effets potentiels sur l’investissement ainsi que la complexité administrative d’une telle fiscalité. Ces objections expliquent en grande partie pourquoi nombre d’économistes privilégient d’autres instruments fiscaux plutôt qu’une taxation annuelle du patrimoine. Toutefois, la plupart de ceux en défaveur de cette solution ne contestent pas le diagnostic ; ils rejettent l’instrument envisagé, lui préférant une refonte du droit de succession, une taxation de la plus-value réalisée, ou encore un durcissement de la lutte contre la fraude fiscale.
Les signaux faibles d’une mutation fiscale
L’histoire montre que les grandes réformes fiscales naissent rarement d’un consensus idéologique. Elles émergent lorsque les contraintes économiques, budgétaires ou géopolitiques rendent les solutions existantes insuffisantes. Rien ne permet d’affirmer que la taxation internationale des grandes fortunes suivra cette même trajectoire. Mais les dynamiques actuellement à l’œuvre présentent plusieurs similitudes avec celles qui ont précédé d’autres grandes réformes fiscales. En France, à l’approche des élections présidentielles, le débat risque d’être particulièrement vif. Mais au-delà des clivages nationaux, la véritable question est ailleurs : les États parviendront-ils à coordonner leurs intérêts avant que leurs contraintes financières ne les y obligent ? Si les besoins liés au climat, à la défense, à la souveraineté industrielle, à l’éducation et à la santé continuent de croître, ce qui apparaît aujourd’hui comme une utopie pour les uns ou une aberration pour les autres pourrait devenir, demain, non plus un débat idéologique mais un simple instrument de politique budgétaire. Un tel accord ne verra probablement pas le jour au cours du prochain sommet du G20 à Miami, car les États-Unis risquent d’être de bloquer, mais au cours des prochaines années, cette éventualité semble possible. Un tel accord ne verra sans doute pas le jour lors du prochain sommet du G20 à Miami. La position des États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, devrait encore rendre un consensus difficile. Mais les dynamiques décrites ici invitent déjà à une conclusion plus prudente : un accord mondial sur la taxation des ultra-riches paraît aujourd’hui moins improbable qu’il ne l’était hier.
[1]Le Monde — 4 novembre 2025 : https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/11/04/un-rapport-du-g20-s-inquiete-du-fosse-des-inegalites-dans-le-monde-et-appelle-a-des-reformes-fortes-en-particulier-fiscales_6651380_3234.html (date corrigée : le rapport a été présenté le 4 novembre 2025, pas 2024)
[2]Oxfam — Rapport sur les inégalités 2026 : https://www.oxfamfrance.org/rapports/rapport-sur-les-inegalites-2026-resister-au-regne-des-plus-riches/
[3]Les Échos — 19 novembre 2024 : https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/le-g20-promet-de-mieux-taxer-les-milliardaires-2132426
[4]Climate Home News — 25 avril 2024 : https://www.climatechangenews.com/2024/04/19/global-billionaires-tax-to-fight-climate-change-and-hunger-rises-up-political-agenda/
[5]France 24 / AFP — 19 novembre 2024 : https://www.france24.com/en/live-news/20241119-taxing-the-richest-what-the-g20-decided
[6] L’express – 3 septembre 2021 : https://www.lexpress.fr/monde/asie/pousses-par-pekin-des-geants-chinois-de-la-tech-promettent-des-milliards-contre-les-inegalites_2157726.html?cmp_redirect=true
[7]Les Échos — 15 janvier 2026 : https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/le-traite-sur-la-haute-mer-une-premiere-etape-pour-mieux-proteger-locean-2209933
[8]Le Monde — 8 octobre 2021 : https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/10/08/taxation-des-multinationales-un-accord-sur-un-taux-de-15-vient-d-etre-signe-par-136-pays_6097670_3234.html
[9]RFI — 5 juin 2026 : https://www.rfi.fr/fr/europe/20260605-hongrie-le-gouvernement-de-peter-magyar-doit-trancher-sur-une-taxe-visant-les-grandes-fortunes
[10] AFD, Stratégie France-Mexique 2025-2030 : https://www.afd.fr/sites/default/files/2026-03/strategie_pays_mexique_2025-2030.pdf
[11]Le Monde — 19 juin 2026 : https://www.lemonde.fr/international/article/2026/06/19/en-californie-vent-de-panique-autour-d-un-projet-de-taxe-sur-les-milliardaires_6704931_3210.html
[12]CBS — 26 mars 2026 : https://www.cbsnews.com/news/elizabeth-warren-wealth-tax-plan-ultra-millionaire-tax-act/ — chiffre des 6 200 Md$ à attribuer explicitement à Elizabeth Warren elle-même, pas à une estimation indépendante.
[13]Le Figaro — 21 janvier 2026 : https://www.lefigaro.fr/international/forum-de-davos-des-millionnaires-reclament-une-hausse-des-impots-pour-les-ultrariches-20260121
[14]Tribune « Time to Win » : https://timetowin.world/
[15] BFM Business – 26 septembre 2025 : https://www.youtube.com/watch?v=gZE5PL9Bp8k&t=28s
[16] Destin de femmes – 27 nov. 2025 : https://www.youtube.com/watch?v=d-Lu2qUmEPw&t=870s&pp=ygUVZWxpZSBkZSByb3Roc2NoaWxkIGpy