La face montagneuse que nous escaladions, fragilisée par la fonte du permafrost. Toutes ces petites choses, tous ces éléments de la nature auxquels on s’attache pour se ressourcer, pour vivre son existence le plus sereinement possible, alors qu’elle nous appelle toujours un peu plus à nous adapter.
Vous me direz : tout est impermanent dans la vie, donc ce n’est qu’une version plus prononcée de cette impermanence. Certes. Mais qui n’a pas, après une journée difficile, jalonnée de déconvenues, de contretemps, d’imprévus ou de tracas en tout genre, puisé dans la tranquillité d’un arbre, d’un ruisseau ou des bruissements de la nature un instant de respiration avant de se coucher ? Cet instant où l’on se raccroche à quelque chose que l’on croyait immuable pour justement trouver une manière de se reconnecter à l’intérieur de soi, de se dire que même si le monde ne tourne pas rond, on peut s’ancrer quelque part.
Alors, que se passera-t-il si le sol se dérobe sous nos pieds ? Quel rôle joue cette apparente permanence à laquelle nous nous accrochons, et quels effets sa disparition pourrait-elle provoquer ?
Pourquoi l’humain a besoin de points d’ancrage
Dans L’Enracinement, écrit dans les dernières années de sa vie et publié à titre posthume en 1949, Simone Weil fait de l’enracinement « peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine ».[1] Pour elle, être enraciné ne signifie pas seulement appartenir à un territoire. C’est participer à une communauté, s’inscrire dans une histoire, recevoir quelque chose de ceux qui nous ont précédés et pouvoir transmettre à ceux qui viendront après nous. L’individu ne se construit donc jamais dans le seul présent : il a besoin de continuité.
C’est ce qui rend sa réflexion particulièrement actuelle. Car cette continuité suppose implicitement une certaine permanence du monde qui nous entoure. Nous nous attachons à une maison, un village, un paysage, une manière de vivre ; nous y inscrivons nos propres souvenirs et imaginons, parfois inconsciemment, que quelque chose en subsistera après nous. L’enracinement permet ainsi de relier le passé, le présent et l’avenir. Que se passe-t-il alors lorsque cette continuité se rompt, non parce que nous quittons volontairement un lieu, mais parce que le lieu lui-même se transforme au point de devenir méconnaissable ?
La psychologie permet d’éclairer une autre dimension de ce besoin de stabilité. Avec sa théorie de l’attachement, le psychiatre et psychanalyste John Bowlby a montré combien l’existence de liens sécurisants dès l’enfance participe à la construction de l’individu.[2] Le parent constitue alors une base de sécurité à partir de laquelle l’enfant peut explorer le monde. Il ne s’agit évidemment pas de transposer directement l’attachement parental à notre relation à la nature, mais d’observer un mécanisme plus général : nous explorons et affrontons plus facilement l’incertitude lorsque nous savons que quelque chose demeure stable derrière nous.
Or cette fonction d’ancrage peut aussi être assurée, sous une autre forme, par les lieux. La psychologie environnementale s’est intéressée à ce que les chercheurs nomment le place attachment, ou « attachement au lieu » : les liens affectifs, cognitifs et identitaires que nous développons avec certains environnements.[3] Une maison, un village, une forêt, une montagne ou même un paysage peuvent participer à notre sentiment de continuité. Nous ne nous contentons pas d’habiter les lieux : à mesure que nous y accumulons des souvenirs, des habitudes et des émotions, ils finissent aussi par nous habiter.
C’est peut-être là que se trouve une partie de ce que nous considérons comme immuable. Nous savons évidemment qu’un arbre peut mourir, qu’une rivière peut s’assécher ou qu’une montagne peut s’effondrer. Mais nous construisons notre existence comme si certains éléments du décor devaient nous survivre. Leur immuabilité supposée contribue silencieusement à ce sentiment de permanence qui nous sécurise et nous permet d’affronter les multiples adaptations à un quotidien changeant.
Ce qui se passe quand le sol se dérobe
Le XXIᵉ siècle bouleverse ce besoin de connexion et d’attachement, car nous voyons sous nos yeux disparaître ou se transformer ce que nous chérissons, comme si nous avions à subir des deuils successifs — les uns bien réels et vécus, les autres encore en perspective.
À la suite de travaux menés auprès de populations australiennes confrontées à la transformation de leur environnement, le philosophe Glenn Albrecht a mis en évidence la détresse provoquée par la dégradation d’un lieu auquel on demeure attaché. C’est ainsi qu’il a proposé le concept de solastalgie, qu’il définit comme « la douleur ou la détresse causée par une absence continue de consolation et par le sentiment de désolation provoqué par l’état actuel de son environnement proche et de son territoire ».[4]
Cette souffrance est différente de l’éco-anxiété, davantage tournée vers l’anticipation des catastrophes écologiques à venir. La solastalgie naît d’une transformation déjà vécue : celle d’un territoire altéré par le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, une pollution ou d’autres formes de dégradation environnementale. Elle peut être particulièrement intense chez ceux dont l’activité, l’identité ou l’histoire personnelle sont profondément liées à leur environnement, et provoquer détresse, sentiment de perte et impuissance.
Le plus difficile réside peut-être dans le fait que cette destruction est rarement totale. Le deuil ne peut donc s’opérer comme après une disparition clairement identifiable. Cela peut être rapproché de la notion de perte ambiguë, développée par la thérapeute Pauline Boss pour décrire certaines pertes qui ne permettent pas véritablement de clore le processus de deuil[5] : lorsqu’une personne disparaît sans que sa mort puisse être établie, par exemple, ou lorsque les proches d’un malade atteint d’Alzheimer voient progressivement disparaître celui qu’ils connaissaient alors même qu’il demeure physiquement présent.
De la même manière, bien souvent, la nature ne disparaît ni totalement ni tout de suite. La forêt demeure, mais elle est amputée de quelques arbres. Le ruisseau coule en hiver, mais cesse en été. Les oiseaux sont toujours là, mais moins nombreux. La montagne demeure devant nous, mais nous savons qu’elle se transforme.
Si la nature prenait l’apparence d’une immense bibliothèque, ce serait un peu comme si nous l’observions chaque jour se vider de ses livres.
De ces pertes ambiguës et de cette solastalgie pourrait alors naître une humanité progressivement déracinée, psychiquement déstabilisée par la perte de certains de ses points d’ancrage. Reste alors à imaginer ce que la généralisation de ces pertes pourrait produire à l’échelle d’une société.
Une humanité condamnée à l’intranquillité ?
Nous avons toujours dû apprendre à perdre. Des proches, des amours, des situations, parfois une maison ou un territoire — pendant et après une guerre, par exemple. Mais ces pertes survenaient généralement dans un environnement naturel dont nous pouvions continuer à supposer une certaine permanence. Nous perdions quelque chose au cours de notre passage sur la planète. La singularité de la période qui s’ouvre tient peut-être au fait que c’est désormais une partie de la planète telle que nous la connaissons qui devient l’objet de la perte.
Et cette différence pourrait profondément transformer notre manière d’exister.
Face à cette instabilité, on le voit, certains choisissent déjà l’exil, en cherchant ailleurs le climat, le paysage ou le cadre de vie qu’ils ont perdu. D’autres choisissent le déni, parce qu’accepter la transformation de leur environnement reviendrait à accepter la disparition d’une partie d’eux-mêmes. Certains entrent dans la révolte, en cherchant des responsables à une perte qu’ils jugent évitable. D’autres sombrent dans l’impuissance ou la détresse, convaincus qu’aucune action individuelle n’est à la mesure de ce qui disparaît. D’autres encore choisissent l’action, trouvant dans la protection ou la restauration de leur environnement une manière de reprendre prise sur leur existence. Une accentuation de ces comportements paraît dès lors probable à mesure que progressent le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité.
Or il devient essentiel de prendre en compte cette mutation, car une autre transformation, plus silencieuse, pourrait apparaître : le détachement. À quoi bon s’attacher à un lieu si nous savons qu’il risque de devenir inhabitable ? À quoi bon planter un arbre si nous doutons qu’il puisse atteindre l’âge adulte ? À quoi bon construire une relation intime avec un paysage dont nous anticipons déjà la métamorphose ?
L’humain pourrait alors devenir encore plus mobile, plus adaptable, peut-être plus résilient. Mais aussi moins enraciné. Il apprendrait non seulement à changer plus facilement de lieu, mais à ne plus attendre des lieux qu’ils lui procurent ce sentiment de permanence qui a accompagné les générations précédentes.
Ce détachement pourrait d’ailleurs constituer un paradoxe redoutable. Car moins nous nous attacherions aux lieux, moins leur destruction nous affecterait ; mais moins elle nous affecterait, moins nous serions susceptibles de vouloir les protéger. L’adaptation psychologique à un environnement instable pourrait ainsi nous aider à supporter sa transformation tout en affaiblissant le lien affectif qui nous pousse à le préserver.
C’est peut-être là que se situe l’une des conséquences les moins visibles du dérèglement climatique. Nous parlons beaucoup de la transformation des températures, des écosystèmes, des paysages, des villes ou de nos modes de production. Beaucoup moins de la transformation possible de notre manière de nous attacher au monde. Humain anxieux, engagé, hyperadaptable ou détaché ?
La question n’est donc peut-être plus seulement de savoir comment l’humain s’adaptera au changement climatique, mais quel humain cette adaptation finira par produire, car c’est avec cet humain-là qu’il faudra apprendre à construire notre futur.
[1] France Inter, Philosophes, « Simone Weil, L’Enracinement », 17 août 2025. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/philosophes/simone-weil-l-enracinement
[2]Élisabeth Roudinesco, « Bowlby tisse des liens », Le Monde, 6 février 2014. https://www.lemonde.fr/livres/article/2014/02/06/bowlby-tisse-les-liens_4361368_3260.html?search-type=classic&ise_click_rank=1
[3]Leila Scannell et Robert Gifford, « Defining Place Attachment: A Tripartite Organizing Framework », Journal of Environmental Psychology, vol. 30, n° 1, 2010, p. 1-10. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0272494409000620
[4]Glenn Albrecht, « Solastalgia: the definitions and origins », 17 décembre 2018, Psychoterratica (blog personnel de l’auteur). https://glennaalbrecht.wordpress.com/2018/12/17/solastalgia-the-definition-and-origins/
[5]Louise Leboyer, « Ces micro-deuils fragilisent votre santé mentale en silence, voici comment les reconnaître pour s’en défaire pour de bon », 10 juillet 2025, Psychologies.com. « https://www.psychologies.com/moi/se-connaitre/micro-deuils-fragilisent-sante-mentale-silence-reconnaitre-606050