Des défis qui diffèrent
Les villes affrontent l’individualisme, les ravages des écrans sur la santé, la sédentarité, un urbanisme souvent inadapté aux effets du dérèglement climatique, ainsi que les pollutions sonore et atmosphérique.
Les villages, eux, se heurtent à la désertification médicale, au besoin constant d’attractivité, à la préservation des paysages et de la biodiversité, et à l’intégration des néoruraux.
À chacun ses forces
La cité a vu naître de grands penseurs et le progrès. Elle est une source foisonnante d’idées et de recherche. Grâce à la ville, l’étranger est devenu un enrichissement plus qu’une menace, ouvrant ses habitants au monde.
Elle s’adapte vite aux métamorphoses, car elle se trouve au cœur des changements que produit le mode de vie de ses habitants. Cette effervescence des esprits contraste toutefois avec la sédentarisation des corps, souvent cloisonnés dans des appartements.
La ruralité, à l’inverse, s’inscrit dans un temps long. On y cherche l’équilibre entre le corps et l’esprit, on y protège les enfants d’un progrès parfois irréfléchi. On y trouve le recul nécessaire pour adopter l’innovation autrement, sans délaisser le sel de l’humain : le contact conscient avec la nature et avec l’autre, loin des écrans omniprésents.
Le progrès naît du regard que l’on porte sur son environnement
Si nous demandions à un groupe de ruraux et de citadins de dessiner le monde tel qu’ils l’imaginent — ou, mieux, tel qu’ils le rêvent pour demain —, nous obtiendrions des visions très différentes. Face aux enjeux de notre époque, cet exercice serait précieux. Pourquoi ? Parce que, bien plus que s’adapter, la ruralité doit préserver et régénérer. La ville tente de faire revenir la biodiversité ; les villages s’emploient à la protéger.
Ces deux approches, complémentaires, n’impliquent pas les mêmes trajectoires. Les ruraux restent en prise directe avec les cycles naturels : ils connaissent leur terre, apprennent à composer avec les distances, vivent au rythme des saisons. La nature n’y est pas un objet de consommation, mais un milieu de vie. À cette échelle, se tissent des solidarités et des interconnexions pertinentes : le climat, les sols, les espèces varient parfois sur quelques kilomètres, et les réponses doivent s’ancrer dans cet environnement local.
La ruralité est aussi invitée à inventer des formes de démocratie participative, car les clivages nationaux s’y cristallisent également. Elle sait également penser des productions d’énergie locales, en copropriété citoyenne. Enfin, l’économie s’y conçoit différemment : économie circulaire, low-tech, circuits courts. Bien entendu, beaucoup a déjà été entrepris en milieu rural : des projets comme le tiers-lieu RI2S à Castres, qui cherche des solutions pour l’autonomie des personnes âgées, ou encore près de 90 campus connectés visant à rapprocher l’enseignement supérieur des territoires.
Au-delà des solutions importées, des innovations nées localement émergent : Rézo Pouce à Moissac pour la mobilité frugale ; La Quincaillerie à Guéret, tiers-lieu d’assemblage ; le PTCE Sud-Aquitaine à Tarnos ; l’expérimentation « Médicobus » dans la Loire. Autant d’expériences nées ici, puis potentiellement diffusées ailleurs. Cependant, ces innovations locales demeurent encore balbutiantes ; il faut ouvrir des chantiers plus ambitieux.
En conclusion
Au regard de ces spécificités, la ruralité peut devenir un laboratoire d’idées sur divers thèmes comme l’agriculture, l’écologie, le numérique, l’énergie, la santé, la construction, l’école ou la démocratie. Imaginons des campus qui parsèment nos campagnes : non pas des copies de tendances urbaines importées par des néoruraux, mais des lieux conçus avec et par les habitants, en collaboration avec des chercheurs venus de divers horizons et pays, qui feront naître des initiatives et des entreprises nouvelles. Ces campus deviendraient des producteurs d’idées capables d’irriguer les évolutions futures et de rééquilibrer le flux des innovations.