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Lunettes connectées : vers une connexion permanente ?
13/08/2026

Lunettes connectées : vers une connexion permanente ?

Le 1er novembre 2024, lors d’une interview au Financial Times, Francesco Milleri, PDG d’EssilorLuxottica, s’est risqué à une prédiction : les lunettes intelligentes « remplaceront les smartphones, tout comme les plateformes de streaming ont remplacé les CD »[1]. Depuis cette prophétie, le marché a changé d’échelle : EssilorLuxottica affirme avoir vendu plus de sept millions de lunettes équipées d’intelligence artificielle en 2025. Les freins qui avaient contribué à l’échec des Google Glass demeurent-ils ? Quels usages pourraient imposer ces nouveaux objets dans notre quotidien ? Le grand public est-il prêt à les adopter ? Et nos normes juridiques, sociales et comportementales peuvent-elles suivre leur diffusion ? Un examen des applications, des résistances et des conséquences possibles de l’avènement des lunettes connectées permet d’esquisser quelques réponses.

Une adoption déjà réelle

Plus de dix ans après l’échec des Google Glass, le retour fulgurant des lunettes intelligentes a de quoi interroger. Opérons donc un léger retour en arrière pour mieux comprendre ce qu’il s’est passé. En 2014, les « early adopters », surnommés les « glassholes » par une partie de la population, se sont montrés très critiques envers le produit lancé par le géant de Mountain View. Au-delà d’une autonomie trop faible et d’une interface utilisateur limitée, d’autres facteurs ont conduit Google à interrompre ce lancement : un rejet social pratiquement viscéral et des lieux refusant leur usage pour des questions de confidentialité ou de propriété intellectuelle.

En 2026, la situation a changé sur plusieurs aspects, à commencer par une adoption commerciale autrement plus rapide. Les usages professionnels ont contribué à démontrer l’intérêt du format dans l’industrie, la logistique ou la santé, tandis que Meta et EssilorLuxottica ont choisi, avec Ray-Ban puis Oakley, de faire entrer les lunettes intelligentes dans l’univers des produits grand public. Dans l’industrie, elles peuvent notamment faciliter le contrôle d’équipements, documenter des opérations ou accélérer la formation à la maintenance grâce à des instructions affichées dans le champ de vision. Dans la logistique, elles permettent à un opérateur de conserver les mains libres tout en accédant à des informations contextuelles. La santé offre, elle aussi, des perspectives importantes, de l’assistance à distance, en télémédecine ou chirurgie dans les pays du Sud[2], à certaines applications destinées aux personnes en situation de handicap visuel ou auditif.

Au-delà de ces avancées commerciales, la promesse des fabricants d’ici 2030-2035 réside, comme le soutient le patron d’EssilorLuxottica, dans le remplacement au moins partiel du smartphone. Pour y parvenir, plusieurs obstacles technologiques devront encore être levés : miniaturiser davantage les composants, améliorer l’autonomie, enrichir l’affichage sans alourdir la monture et déporter une partie croissante du calcul vers des infrastructures distantes. L’intelligence artificielle contextuelle pourrait alors permettre de traduire une conversation en temps réel, d’identifier un lieu ou un objet observé, de guider un déplacement ou de fournir une information sans sortir un téléphone de sa poche. La rupture serait alors profonde : en passant du smartphone aux lunettes, l’interface numérique quitterait progressivement la main pour se rapprocher du champ perceptif de l’utilisateur. Mais la société est-elle prête à ce changement ?

Les freins qui subsistent malgré la maturation technique et commerciale

Les limitations techniques demeurent de taille, en particulier sur l’autonomie énergétique : si les fabricants annoncent des durées d’usage croissantes, parviendront-ils à tenir leurs engagements ? Rien n’est moins sûr, le besoin énergétique augmentant avec les usages. La question du coût reste également déterminante à mesure que les lunettes embarquent des fonctions proches de celles d’un smartphone. Mais la défiance du grand public pourrait constituer un obstacle plus durable encore. Selon un sondage publié par la CNIL en mai 2026, 67 % des Français interrogés considèrent que les lunettes connectées présentent un risque pour la vie privée et 36 % déclarent souhaiter en acquérir[3]. Surtout, 81 % estiment que le risque d’être photographié ou filmé sans consentement est plus important avec des lunettes connectées qu’avec un smartphone. Les inquiétudes portent notamment sur le droit à l’image, le consentement, la surveillance et la possibilité de ne plus savoir avec certitude quand une captation a lieu.

Ces inquiétudes ne relèvent pas de la seule opinion déclarée. L’ONG allemande HateAid a déposé, à la mi-août 2026, une plainte pénale visant Meta, EssilorLuxottica et plusieurs distributeurs, estimant que les lunettes permettent des enregistrements clandestins susceptibles d’enfreindre la loi allemande — une analyse qui reste à ce stade celle de l’ONG, le parquet de Francfort procédant à un examen préliminaire[4]. Quelques jours plus tôt, les tribunaux d’Angleterre et du pays de Galles avaient annoncé la confiscation de ces lunettes à l’entrée de leurs enceintes[5]. L’État de New York avait déjà interdit, à compter du 20 juillet 2026, les dispositifs portables intégrant notamment des fonctions d’enregistrement dans ses tribunaux[6]. Deux consommateurs américains, Gina Bartone et Mateo Canu, ont par ailleurs engagé en Californie une action collective contre Meta Platforms et Luxottica of America, leur reprochant notamment la collecte et le traitement de données audiovisuelles privées[7].

En France, la CNIL alerte sur ces risques en rappelant que le droit au respect de la vie privée s’applique dans tous les lieux, privés comme publics, et que l’enregistrement non consenti de l’image d’une personne dans un lieu privé constitue une infraction pénale[8]. Cette prise de conscience ne semble toutefois pas freiner les dérives déjà révélées par des médias suédois : des sous-traitants employés par Meta au Kenya auraient visionné des scènes intimes filmées par des utilisateurs de lunettes connectées, parfois posées sur une table de nuit[9]. Cette actualité donne une indication de l’ampleur que pourrait prendre un usage grand public de ces produits, et invite à interroger de plus près le cadre juridique qui les encadre.

Quand le geste de filmer disparaît

Le paradoxe est que les lunettes connectées n’arrivent pas dans un vide juridique. En France comme dans l’Union européenne, le respect de la vie privée, le droit à l’image, le RGPD ou encore certaines dispositions pénales encadrent déjà la captation et le traitement de données personnelles. La difficulté tient davantage à l’application de ces règles à un objet dont la fonction peut devenir difficilement perceptible par les tiers. Sortir un smartphone et le diriger vers quelqu’un constitue généralement un geste identifiable ; regarder une personne avec des lunettes peut empêcher celle-ci de savoir si elle est simplement observée, photographiée, filmée ou analysée par une intelligence artificielle. À la suite des révélations concernant le traitement de certaines images issues des lunettes Meta, des eurodéputés ont interrogé la Commission européenne sur l’application du RGPD. De son côté, la CNIL a annoncé vouloir engager des discussions avec ses homologues afin que ces travaux puissent être menés au niveau du Comité européen de la protection des données. La question prospective est donc moins celle de l’existence du droit que celle de sa capacité à rester effectivement applicable lorsque la captation devient mobile, discrète et potentiellement permanente.

 

De l’attention à la relation sociale : un risque déjà bien documenté

Les risques liés aux lunettes connectées ne se limitent toutefois ni à la protection des données ni au droit à l’image. Les usages numériques qui les précèdent ont déjà fourni de nombreux indices sur leurs possibles conséquences cognitives. L’usage intensif de certains réseaux sociaux est associé à des difficultés touchant plusieurs dimensions de l’attention et du contrôle inhibiteur, tandis que le multitâche numérique sollicite davantage les ressources cognitives et peut augmenter certains marqueurs physiologiques du stress[10]. Les recherches en neurosciences montrent également que, chez les jeunes présentant un usage problématique d’Internet ou du smartphone, le cerveau ne mobilise pas de la même manière certaines fonctions essentielles pour maintenir son attention, résister aux distractions ou contrôler ses impulsions.[11]. Plus récemment, les premiers travaux consacrés à l’intelligence artificielle générative suggèrent qu’en déléguant certaines opérations intellectuelles à la machine, son utilisation peut aussi modifier la manière dont nous mobilisons notre réflexion critique[12].

Les lunettes connectées pourraient faire franchir une nouvelle étape à cette évolution. Jusqu’à présent, l’utilisateur doit encore accomplir un geste pour accéder à son univers numérique : sortir son téléphone, regarder sa montre ou ouvrir son ordinateur. Si les lunettes deviennent progressivement un substitut au smartphone, notifications, réseaux sociaux, navigation et assistants d’intelligence artificielle pourront accompagner directement son champ de vision. Or les recherches sur la réalité augmentée montrent déjà que l’ajout d’informations visuelles peut modifier la charge mentale en fonction de la quantité, de la pertinence et du moment où elles sont présentées[13]. Le risque ne serait donc plus seulement celui du temps passé devant les écrans, mais celui de la disparition progressive des moments sans sollicitation numérique. À terme, la frontière entre attention portée au monde physique et attention captée par l’environnement numérique pourrait devenir beaucoup plus difficile à préserver. Les conséquences à long terme d’un tel changement restent à mesurer ; les mécanismes susceptibles de les produire, eux, sont déjà suffisamment documentés pour que la question soit posée dès aujourd’hui.

Vers une connexion permanente ?

À ce stade, il est difficile de répondre à la question. S’il est indéniable que ce produit peut apporter des progrès significatifs dans l’industrie, la santé et bien d’autres secteurs, son usage grand public pose, comme nous l’avons vu, un certain nombre de risques, et il demeure difficile de percevoir comment le législateur parviendra à les encadrer dans les délais du marché. On peut aussi, plus largement, s’interroger sur le caractère invasif de ces nouveaux outils. Nous sommes déjà extrêmement connectés. Qu’en sera-t-il de nos interactions si des lunettes s’interposent entre nous, capables de nous distraire à tout moment — avec un effet potentiellement plus perturbateur que celui d’un interlocuteur qui interrompt la conversation pour décrocher son téléphone ? Le véritable bouleversement pourrait ainsi être moins technologique que social : demain, nous pourrions ne plus savoir si notre interlocuteur nous regarde seulement, s’il traduit nos paroles, interroge une IA sur ce qu’il voit, reçoit une notification ou enregistre la scène. Si ces lunettes deviennent une interface majeure de notre quotidien, la question ne sera peut-être plus seulement de savoir si nous avons accepté de vivre connectés, mais si nous saurons encore identifier les moments où nous ne le sommes pas. Alors, accepterons-nous cette connexion permanente ou ces lunettes constitueront-elles, au contraire, le point à partir duquel une partie de la société cherchera à reprendre ses distances avec le numérique ? Reste également une inconnue majeure : l’acceptabilité sociale de cette connexion permanente sera-t-elle la même partout ? Les réponses réglementaires déjà observées montrent au moins que la diffusion de la technologie ne suivra pas nécessairement une trajectoire uniforme. De ce fait, plus largement, l’avènement des lunettes connectées nous oblige à anticiper, bien davantage qu’aujourd’hui, la place que nous voulons accorder aux technologies qui s’apprêtent à transformer notre quotidien.

[1]Financial Times, « EssilorLuxottica boss says smart glasses will ‘replace’ smartphones », 1er novembre 2024 : https://www.ft.com/content/17bbc42c-543c-4535-9dbf-744b9010f7e4

[2] Zhan Zhang, Enze Bai, Karen Joy et al., « Smart Glasses for Supporting Distributed Care Work: Systematic Review », JMIR Medical Informatics, vol. 11, 28 février 2023, e44161: https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10015357

[3] CNIL, « Les lunettes connectées : la CNIL appelle à la vigilance », 11 mai 2026 : https://www.cnil.fr/fr/lunettes-connectees-appel-a-la-vigilance

[4]Les Echos, « Meta épinglé en Allemagne par une association de défense des droits privés pour ses lunettes connectées, EssilorLuxottica décroche en Bourse »,13 août 2026 : https://investir.lesechos.fr/actu-des-valeurs/la-vie-des-actions/meta-epingle-en-allemagne-par-une-association-de-defense-des-droits-prives-pour-ses-lunettes-connectees-essilorluxottica-decroche-en-bourse-2246835

[5]The Guardian, « England and Wales ban Meta Glasses from courtrooms », 11 août 2026 : https://www.theguardian.com/technology/2026/aug/11/meta-glasses-banned-from-courts-in-england-and-wales?utm/

[6]Les Echos, « Quand les lunettes connectées entraînent discrètement des IA27 avril 2026 », 2è avril 2026 : https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/quand-les-lunettes-connectees-entrainent-discretement-des-ia-2228604

[7]Bartone et al. v. Meta Platforms, Inc. et al., No. 3:26-cv-01897, U.S. District Court for the Northern District of California, action déposée le 4 mars 2026

[8]CNIL, « Les lunettes connectées : la CNIL appelle à la vigilance », 11 mai 2026 : https://www.cnil.fr/fr/lunettes-connectees-appel-a-la-vigilance

[9]Le Monde, 6 mars 2026, https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/03/06/ia-quand-les-sous-traitants-des-lunettes-meta-a-nairobi-voient-tout-vraiment-tout_6669773_3234.html?search-type=classic&ise_click_rank=3

[10] Rosa Angela Fabio et Giulia Picciotto, « The relationship between social media use and adolescent inattention and impulsivity: A systematic review », 2026, DOI : 10.1016/j.ridd.2026.105237: https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/41616599/

[11] M. León Méndez, I. Padrón, A. Fumero et R. J. Marrero, « Effects of internet and smartphone addiction on cognitive control in adolescents and young adults: A systematic review of fMRI studies », Neuroscience & Biobehavioral Reviews, vol. 159, avril 2024, 105572

[12] Hao-Ping Lee, Advait Sarkar, Lev Tankelevitch et al., « The Impact of Generative AI on Critical Thinking: Self-Reported Reductions in Cognitive Effort and Confidence Effects From a Survey of Knowledge Workers », Proceedings of the 2025 CHI Conference on Human Factors in Computing Systems, Association for Computing Machinery, 25 avril 2025 : https://dl.acm.org/doi/10.1145/3706598.3713778 »

[13] Nor Farzana Syaza Jeffri et Dayang Rohaya Awang Rambli, « A review of augmented reality systems and their effects on mental workload and task performance », Heliyon, vol. 7, no 3, 2021, e06277: https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/33748449/