Qui observe peut se sentir trahi…
Une photographie générée par l’IA est le résultat d’un apprentissage réalisé à partir d’images humaines, dont les formes, les caractéristiques et les relations sont assimilées puis recombinées. Elle peut produire une image inédite, mais elle ne procède pas de la rencontre d’un regard avec le réel. Est-ce créer, au même sens que celui qui photographie ?
Qui connaît la photographie, celle qui en dit autant sur l’objet ou l’être capturé que sur celui qui a patienté, hésité, observé, adoré, haï, peut se sentir trahi devant une image qu’il croyait issue d’un regard humain et qui se révèle générée par l’IA. Ce n’est ni sa beauté ni son originalité qui sont en cause, mais l’absence de l’humain dont nous pensions rencontrer le regard.
Un texte généré par une IA procède, lui aussi, d’un apprentissage de l’existant. La machine assimile des régularités, des structures, des styles, puis produit de nouvelles combinaisons. Elle peut écrire des phrases inédites, mais elle ne connaît pas l’émotion qui pousse à chercher un mot plutôt qu’un autre, à révéler une histoire ou à en inventer une. Est-ce créer, lorsque rien de ce qui est exprimé n’a été vécu ou éprouvé ?
L’écriture est un acte de création, un révélateur de ce que nous sommes, un choc de vérités. Il en va de même pour l’écriture maladroite, celle qui veut nous dire des choses sans maîtriser la langue. Un poème imparfait peut porter davantage d’humanité qu’un texte irréprochable. Qui le sait peut se sentir trahi lorsqu’il découvre qu’une IA était en filigrane d’un poème ou d’un roman qu’il croyait né d’une sensibilité humaine.
Une fiction générée par l’IA peut, de la même manière, assembler des images, des voix, des mouvements et des dialogues jusqu’à produire l’apparence d’un film. Mais le septième art est aussi le fruit d’une rencontre entre un metteur en scène et des acteurs, le résultat d’un travail profondément humain dans lequel la technique et la mécanique servent l’humain. Que devient cette rencontre cinématographique lorsque les êtres qui semblent l’incarner n’ont jamais joué ?
Tout ce qui peut être remplacé doit-il l’être ?
L’Histoire nous enseigne que nous ne sommes pas condamnés à adopter une technologie en toute circonstance, ni à substituer systématiquement une nouveauté à ce qui existait auparavant. Nous utilisons l’avion ou le TGV pour les déplacements lointains, mais continuons de marcher, de faire du vélo ou de monter à cheval. Nous fabriquons des drones marins tout en continuant d’explorer les fonds avec un masque et un tuba ou des bouteilles.
Les hologrammes existent, mais assister à la projection de notre artiste favori dans dix lieux simultanément nous procurerait-il la même expérience que sa présence sur scène ? Le bateau à moteur n’a pas effacé le voilier. Le premier permet d’aller plus vite ; le second nous offre une autre manière d’habiter le temps, de composer avec les éléments, d’observer la nature. L’expérience vécue compte souvent davantage que le résultat, parce qu’elle nous relie à nous-mêmes, aux autres et à ce qui nous entoure.
Pourquoi en irait-il autrement de l’art ? L’existence d’une technologie ne signifie pas que nous devions l’adopter en toute circonstance, au risque de trahir notre fidélité à ce qui donne sa valeur à une œuvre, à une promenade ou à une exploration. Nous pouvons accueillir les possibilités nouvelles sans renoncer à ce que nous souhaitons continuer à vivre par nous-mêmes. Cette coexistence pourrait même nous conduire à redécouvrir ce que nous pensions acquis. La multiplication des images générées par l’IA pourrait nous rendre plus sensibles à ce qui distingue une œuvre née d’une expérience humaine. Refuser certaines substitutions n’est pas nécessairement refuser l’innovation. C’est peut-être, au contraire, exercer notre liberté de choisir ce que nous voulons préserver.
Mais pourquoi devrions-nous refuser d’être trahis par l’IA ?
Il existe tant de moments où nous acceptons l’illusion. Par exemple, lorsqu’un acteur joue un rôle, qu’un réalisateur use d’effets spéciaux, nous acceptons que le réel soit transformé. Lorsqu’un romancier invente des personnages, nous ne lui demandons pas de prouver qu’ils ont existé. Alors pourquoi réagir plus fortement lorsqu’il s’agit d’IA ? La trahison commence peut-être lorsque cet artifice se dissimule et que nous croyons regarder une photographie authentique, lire les mots d’un écrivain ou entendre la voix d’un être humain, alors que ce que nous percevons a été généré par une machine.
Le comédien nous offre une illusion à visage découvert ; l’IA peut, elle, se déployer masquée. Mais lorsque cette illusion est utilisée pour nous tromper, la responsabilité n’appartient-elle pas à celui qui a choisi de substituer l’artifice au réel ?
Que répondre alors aux élèves de Roger Job ? Leur apprendre à débusquer le faux ne suffira plus si leurs yeux ne leur permettent plus de le reconnaître. Il faudra peut-être leur apprendre à ne plus accorder leur confiance à la seule apparence, mais à ceux qui en garantissent l’origine. Car lorsque nous ne pouvons plus vérifier par nous-mêmes, notre confiance dépend aussi de la parole de celui qui nous présente l’image et des garanties qu’il apporte sur son origine.
Cette exigence ne concerne pas seulement la vérité des images. Elle touche aussi à la relation que nous entretenons avec les œuvres et ceux qui les créent.
Car derrière une photographie, un poème ou un film, nous cherchons parfois quelqu’un — de singulier ou de commun, d’étranger ou de proche. Et c’est peut-être cette présence-là que nous devons apprendre à ne pas trahir.