L’écriture, chasse gardée des intellectuels ?
Compte tenu de l’organisation de nos sociétés, il est particulièrement difficile pour quelqu’un n’ayant pas un bagage littéraire ou intellectuel de se construire une place au milieu des chroniqueurs et des écrivains. L’écriture doit être maîtrisée, car les idées exigent du discernement et un langage clair, tandis que les descriptions nécessitent précision et authenticité afin de susciter de l’émotion. Enfin, l’univers littéraire peut sembler, dans bien des cas, un monde inaccessible, réservé à quelques privilégiés.
En ce sens, l’intelligence artificielle, qui maîtrise de mieux en mieux les structures grammaticales, la conjugaison et l’orthographe, peut apporter un soutien considérable à un auteur novice qui n’aurait peut-être jamais franchi le pas de l’écriture sans elle. Pour autant, cet auteur novice doit-il abandonner son autonomie au profit d’une machine qui rédige pour lui, qui devient un prête-plume sans émotion ?
Le style IA annihile les individualités
Pour de nombreux textes délégués à l’IA, il reste assez aisé de reconnaître un livre dans lequel l’IA intervient. Même lorsque le contenu est intéressant et pertinent, le regard s’épuise au fil de la lecture si l’auteur s’est effacé. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’IA fait un usage excessif de constructions efficaces, sous prétexte d’en améliorer la cohérence et la clarté. Le cerveau habitué à lire des contenus originaux s’en aperçoit et se lasse vite de la redondance.
Il existe notamment, dans les textes produits par l’IA, une profusion de figures de style qui s’enchaînent. L’un des exemples courants est l’usage récurrent de l’antithèse dans les posts ou les tribunes : « La question n’est pas de savoir si… mais de comprendre pourquoi… » Une autre illustration est l’abondance de phrases courtes qui se suivent pour créer une rupture et tenter de maintenir l’attention.
À la profusion de régularités s’ajoute le lissage produit par l’IA lorsqu’elle tente de créer un texte parfait. Sur la base de 880 000 textes, une étude publiée dans Nature Human Behaviour[1] montre que l’adoption des LLM comme assistants d’écriture s’accompagne d’une chute de la diversité linguistique et d’une homogénéisation des styles d’écriture. Elle précise également que cette évolution « nuit aux connaissances sociétales et psychologiques que le langage apporte ».
Par ailleurs, quand elle s’attaque à l’écriture, l’intelligence artificielle le fait sans recours à l’émotion, et on peut y voir une partie des écueils d’une délégation totale de l’écriture à l’IA. Quand l’écrivain use d’une formule, d’une rupture dans le texte ou d’une figure de style, il ne réfléchit pas nécessairement à son efficacité : il laisse venir les phrases en fonction de son humeur, de ses impressions, de son vécu et de sa sensibilité. C’est ainsi que le texte prend toute sa force car, au travers du récit, on se connecte directement à celui qui l’écrit ou au personnage dont l’auteur s’efforce de reproduire les ressentis. On se trouve comme emporté par l’auteur dans un horizon inconnu qui, peu à peu, devient familier ou étranger, donc passionnant.
En déléguant notre écriture à l’intelligence artificielle, nous risquons donc de produire des contenus similaires, qui effacent les individualités, appauvrissent notre langue et pourraient affecter le développement de notre intelligence émotionnelle qui a besoin d’une richesse de vocabulaire.
Alors, faut-il, comme certains le clament, refuser l’usage de l’IA pour l’écriture ?
Encore une fois, l’intelligence artificielle peut être un formidable agent de déconstruction des élitismes. Cependant, elle ne doit pas, à mon sens, se substituer à l’auteur. Elle peut jouer le rôle de correcteur, en traquant les fautes d’orthographe et de conjugaison, en relevant les maladresses, tout comme le ferait le logiciel Antidote ou un correcteur humain, que tout auteur ou toute maison d’édition indépendante n’a pas forcément la possibilité de s’offrir.
Elle peut également entraîner un auteur novice en l’aidant à travailler des textes jusqu’à trouver son autonomie avant de se lancer dans un ouvrage, et c’est peut-être le point le plus important. Il est courant de croiser des personnes qui ont envie d’écrire mais n’arrivent pas à franchir le cap, soit en raison d’un handicap, soit tout simplement en raison d’une difficulté à écrire et à se faire confiance. L’IA, tout comme un professeur de piano, peut aider, à moindre coût, à travailler et à s’améliorer. Mais, nous viendrait-il à l’idée de déléguer à un professeur la réalisation de nos tâches après qu’il nous a appris à les conduire nous-mêmes ?
Le plus difficile avec l’écriture, comme dans toute forme d’art, est d’acquérir cette confiance en soi. Or ce n’est pas en déléguant qu’on l’acquiert, mais grâce au travail et au perfectionnement. C’est ainsi que la jouissance de l’écriture envahit peu à peu l’auteur et le poursuit corps et âme. Nos agendas remplis, nos paresses ou nos doutes, dont l’existence suscite un sentiment désagréable, ne doivent pas nous amener à déléguer ce supplément d’âme.
Et si vous avez un doute, faites le test : générez un text entièrement avec l’IA et observez ce que vous en retenez. Peut-être simplement l’impression d’avoir réussi à exprimer quelque chose et d’être compris, une impression qui s’évapore aussi vite que l’ivresse d’un apéritif en terrasse, un soir de canicule. Et à quoi cela sert-il si rien de personnel ne transparaît, puisque ce texte aurait pu être rédigé par des milliers d’autres personnes, et si les idées nouvelles s’amenuisent au fil du temps ?
Une étude publiée dans Computers in Human Behavior: Artificial Humans[2] a analysé 2 200 dissertations d’admission à l’université : chaque dissertation écrite par un humain y apporte davantage d’idées nouvelles que chaque dissertation générée par GPT-4. Une étude parue dans Science Advances[3] montre même que les idées suggérées par l’IA améliorent surtout les récits des auteurs les moins créatifs, mais rendent les textes plus semblables entre eux.
Même si le bénéfice est très important pour les personnes les moins créatives, permettant ainsi une sorte de démocratisation de l’écriture, cela doit-il se faire au détriment de la diversité ?
Quels sont nos ressorts pour sacraliser l’écriture dans l’univers numérique ?
L’enjeu est complexe et, pour de nombreux auteurs, rien que le fait de se poser cette question est terrible et profondément triste. L’écriture, comme de nombreuses formes d’art, est un prolongement de la conscience. Couper ce bras armé de la conscience, c’est comme s’amputer d’une partie de soi. Ce serait, pour beaucoup, et j’en fais partie, briser une raison d’être au monde.
Mais peut-on raisonnablement imaginer circonscrire l’usage de l’IA aux limites de la littérature ? En d’autres termes, pourrait-on sanctuariser la littérature ? Il semble déjà trop tard puisqu’elle a eu accès, souvent sans l’accord ni la rémunération des auteurs, à quantité de livres. Et son utilisation s’est déjà répandue dans de nombreux métiers. Alors, comment éviter que l’IA écrive un roman ou un essai, des rapports et des tribunes, si elle en produit déjà ? Il paraît illusoire de vouloir revenir en arrière…
Que faire donc ? Il y aurait éventuellement la possibilité de créer des labels, comme pour les produits alimentaires, en indiquant si le contenu a été corrigé, coécrit — ce que l’on pourrait appeler une écriture hybride lorsqu’elle intervient autant sur le style que sur les idées ou les formulations — ou rédigé totalement par l’intelligence artificielle.
Ce label, s’il était certifié par un organisme indépendant, pourrait éventuellement apporter une réponse, mais ferait entrer le livre dans une logique encore plus marchande qu’aujourd’hui, car il deviendrait un produit standard sur lequel on estampille une image de marque censée en révéler la qualité. Une mention volontaire et déclarative, sans certification marchande, pourrait par exemple lever cette objection.
L’autre option serait de ne rien faire et d’espérer que l’écriture humaine conservera toujours sa singularité car, même si l’intelligence artificielle était dotée de milliards de capteurs, elle ne posséderait pas une connexion au réel semblable à celle de l’humain. Mais le pari n’est-il pas un peu risqué ?
La conquête de l’écriture par l’intelligence artificielle révèle quelque chose de nous-mêmes
La domination de la technologie dans nos vies vient percuter de plein fouet nos façons de vivre, nous éloignant de notre connexion au vivant. Jusqu’ici, l’écriture est comme l’empreinte des pas d’un loup sur le sol : une façon de se reconnaître ou de se découvrir, de se relier. Elle est une émanation du vivant.
Si l’écrivain vassalise son métier, se soumet aux injonctions stylistiques d’une machine, n’est-ce pas une renonciation à notre grandeur d’âme ? N’est-ce pas non plus un relâchement de notre propension à l’effort et de notre capacité à révéler tout notre potentiel intérieur ?
Si l’IA ne restait qu’un outil, soucieux de nous entraîner à devenir une meilleure version de nous-mêmes, le débat serait sans doute clos, à l’exception de ceux qui y verraient la menace de voir tout un chacun accéder à un savoir qu’ils se plaisaient à être seuls à détenir. Mais sommes-nous déjà en train de devenir, au fil du temps, insidieusement, des clients littéraires qui commandent un texte au même titre qu’une paire de chaussures ? Sans doute pas encore.
Même pressée par le besoin de productivité et de performance, l’humanité peut encore choisir entre la soumission et la poursuite de son émancipation. Pour cela, elle devrait, me semble-t-il, continuer de savoir discerner une page produite par l’humain de celle rédigée par l’intelligence artificielle. Les artistes, tout autant que les scientifiques et les innovateurs, doivent conserver une place dans la société car, sans l’art, que deviendraient la liberté et l’émergence de la vérité en chacun de nous ? La récente polémique autour de l’auteur Thélyson Orélien[4], dont le roman est accusé, sur la foi d’un logiciel de détection, d’avoir été écrit par l’IA, ce qu’il conteste, nous enseigne combien nous tenons à l’authenticité de l’écriture, combien la littérature produit un lien indéfectible entre l’auteur et le lecteur, car ce qui nous touche, du moins encore, c’est l’expérience et la nature humaine.
Elle montre aussi que nous aurons peut-être du mal, à terme, à savoir si un texte est la production personnelle d’un auteur, et c’est la raison pour laquelle l’option consistant à en faire une mention volontaire et déclarative est sans doute la seule issue. Par ailleurs, tant qu’il reste des écrivains qui refusent l’intelligence artificielle, tant qu’ils parviennent à produire des idées nouvelles et un style authentique, sans doute l’effet de l’intelligence artificielle se cantonnera-t-il à celui d’un écrivain fantôme, permettant à une littérature riche et diversifiée de persister. Tout comme le paysan doit faire valoir ses produits face à l’agriculture industrielle, n’est-ce pas à l’auteur humain de démontrer sa valeur face aux contenus issus d’une machine ? Cette réponse restera peut-être provisoire, tant les progrès de l’IA sont rapides : les solutions d’un jour peuvent vite s’avérer inadaptées.
Une chose est certaine : pour de nombreux écrivains, incapables de vivre sans leur plume, l’intelligence artificielle s’ajoute aux nombreux combats qu’ils doivent mener. À la précarité et à la difficulté de percer vient se greffer la nécessité d’exister et d’être reconnu en tant qu’auteur humain. Démontrer son humanité, voilà un combat auquel aucun écrivain ne s’était sans doute jamais préparé.
[1]Zhivar Sourati et al., « The shrinking landscape of linguistic diversity in the age of large language models », Nature Human Behaviour, 2026, https://www.nature.com/articles/s41562-026-02550-0 (citation traduite par l’auteur).
[2]Kibum Moon, Adam E. Green, Kostadin Kushlev, « Homogenizing effect of large language models (LLMs) on creative diversity: An empirical comparison of human and ChatGPT writing », Computers in Human Behavior: Artificial Humans, 2025, https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S294988212500091X
[3]Anil R. Doshi, Oliver P. Hauser, « Generative AI enhances individual creativity but reduces the collective diversity of novel content », Science Advances, 10(28), juillet 2024, https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.adn5290
[4]« Le romancier Thélyson Orélien, accusé d’avoir utilisé l’IA, dénonce une “volonté” de le “faire taire” », franceinfo, 24 septembre 2026, https://www.franceinfo.fr/culture/livres/le-romancier-thelyson-orelien-accuse-d-avoir-utilise-l-ia-denonce-une-volonte-de-le-faire-taire_8208251.html